iad immobilier | Audrey Plessis
5 min de lecture · Audrey Plessis

Ce que l'acquéreur ne vous dit pas pendant une visite (mais qu'il vous montre très bien)

Un samedi matin, je fais visiter une longère à un couple venu de Rennes. Lui enchaîne les questions techniques avec l'application d'un expert en bâtiment : la chaudière, la toiture, l'isolation des combles. Elle ne dit presque rien. Mais je la vois revenir trois fois dans la petite chambre sous les toits, s'asseoir sur le rebord de la fenêtre et regarder le jardin un long moment. En partant, il me serre la main : « On va réfléchir, les travaux nous inquiètent. » Le lundi, ils faisaient une offre. Ce n'était pas la chaudière qui avait voté. C'était la chambre.

Avant l'immobilier, j'ai passé des années à étudier le comportement humain comme criminologue et profiler, avec des sujets nettement moins sympathiques que mes acquéreurs. Il m'en reste une conviction que je vérifie à chaque visite : les gens vous disent ce qu'ils pensent devoir dire, et vous montrent ce qu'ils pensent vraiment.

Avant tout, rangeons la boule de cristal

Je préfère le dire tout de suite : lire les comportements n'a rien d'un numéro de mentaliste. Un acquéreur qui croise les bras n'est pas forcément sur la défensive. Il a peut-être froid, tout simplement, et vu le prix du fioul, je ne lui en voudrais pas.

La méthode est beaucoup plus modeste, et beaucoup plus fiable. On observe d'abord comment la personne se comporte naturellement, dans l'entrée, sur le perron, pendant les deux minutes où l'on parle de la route ou de la météo. C'est sa ligne de base. Ensuite, on repère ce qui change. Et on ne tire jamais de conclusion d'un geste isolé : un signal seul est une anecdote, plusieurs signaux qui vont dans le même sens commencent à raconter une histoire.

Quand la maison commence à plaire

Un acquéreur séduit change de tempo. Il ralentit. Il revient dans une pièce qu'il a déjà vue, l'air de rien. Il ouvre les placards, tourne la poignée des fenêtres, regarde la vue depuis l'endroit où serait le lit.

Puis il emménage, en paroles d'abord : « Ici, on mettrait le bureau. » « Le buffet de ta mère irait bien contre ce mur. » Il sort un mètre, prend des photos, demande la hauteur sous plafond. Ses questions quittent la maison pour la vie autour : l'école, la boulangerie, le temps de trajet, le voisin d'à côté (question piège, à laquelle je réponds toujours avec tact).

Et quand un couple s'éloigne pour échanger à voix basse au fond du jardin, je m'intéresse soudain beaucoup à la serrure de la porte d'entrée. C'est généralement bon signe : ils sont en train de décider.

Quand la visite est déjà finie dans sa tête

À l'inverse, certains signes disent que la messe est dite, même s'il reste trois pièces à voir. Le rythme s'accélère. On traverse les chambres sans toucher à rien. Le corps reste tourné vers la sortie, comme une boussole qui aurait trouvé son nord. Le téléphone sort de la poche.

Les compliments, eux, deviennent d'une politesse irréprochable : « C'est charmant. » « C'est très bien entretenu. » En visite, « charmant » est rarement un compliment, c'est une formule de départ. Un acquéreur intéressé pose des questions précises. Un acquéreur qui a déjà dit non pose des questions de courtoisie, comme on demande des nouvelles de la famille à un mariage.

La question qui en cache une autre

C'est mon signal préféré, et le plus souvent manqué. L'acquéreur pose une question technique, sur le chauffage, l'isolation ou la toiture, alors que son hésitation est ailleurs : le quartier, le budget, ou l'avis de la personne qui l'accompagne et qui n'a pas encore ouvert la bouche.

On la reconnaît à deux choses : elle revient, ou elle prend une place démesurée par rapport à l'enjeu. Quand on me demande pour la troisième fois l'âge d'une chaudière qui a deux ans, je sais que la chaudière n'y est pour rien. Je réponds précisément, puis j'ouvre la porte : « Et en dehors de ça, qu'est-ce qui vous fait hésiter ? » C'est souvent à ce moment-là que la vraie visite commence.

Le couple, ce duo à deux voix

Un couple qui visite, ce sont rarement deux avis identiques. L'un s'enthousiasme, l'autre freine, et ce n'est pas toujours celui qu'on croit qui tient le volant. Je regarde qui cherche le regard de l'autre avant de répondre, qui pose les questions d'argent, qui reste silencieux.

Le silencieux n'est presque jamais indifférent. C'est très souvent lui, ou elle, qui aura le dernier mot. Lui poser une question directe et ouverte vaut bien mieux que de faire la conversation à celui qui parle le plus fort.

À quoi tout cela sert, concrètement

Ces observations n'ont de valeur que si elles servent au vendeur. Après chaque visite, je ne me contente pas d'un « ils ont trouvé ça bien », qui ne veut rien dire et que tout le monde dit. Je raconte ce qui a retenu l'attention, ce qui a freiné, et ce qui ne s'est pas dit mais s'est vu.

Si trois acquéreurs de suite traversent le salon sans s'arrêter, la présentation de la pièce mérite qu'on s'y penche. S'ils ralentissent partout puis se crispent au moment du prix, le message est clair, même s'il n'est pas agréable à entendre. Et quand quelqu'un a manifestement eu un coup de cœur sans oser le dire, je sais qu'il faut le rappeler avant qu'il ne se convainque du contraire.

Questions fréquentes

Le vendeur doit-il être présent pendant la visite ?
Idéalement non, ou alors en retrait, au fond du jardin avec le chien. Devant le propriétaire, un acquéreur n'ose ni critiquer, ni se projeter à voix haute. Et c'est justement ce qu'on a besoin d'entendre.

Peut-on vraiment savoir si un acquéreur va faire une offre ?
Pas avec certitude, et méfiez-vous de quiconque prétend le contraire. Mais on peut savoir s'il est sérieusement intéressé, et adapter la suite en conséquence.

Faut-il croire ce que l'acquéreur dit en partant ?
Il faut l'écouter, puis le comparer à ce qu'il a montré pendant la visite. Un « on vous rappelle » n'a pas du tout le même sens après dix minutes qu'après une heure et demie et trois allers-retours dans la même chambre.

Observer n'est pas manipuler

Lire une visite, ce n'est pas percer les gens à jour pour mieux les piéger. C'est prêter attention à ce qu'ils n'arrivent pas encore à formuler, parfois même pour eux-mêmes. Mon ancien métier m'a appris à repérer ce que les gens cachent. Celui-ci me sert surtout à remarquer ce qu'ils n'osent pas encore dire, et c'est nettement plus agréable.

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